Je n’ai jamais été commère. L’avis des gens sur ma personne me fatigue, et dire du mal des autres me fatigue encore plus, sauf si c’est
vraiment des gens mauvais -et dans ce cas je protège mes amis.
Sauf que là, il y a des choses à recadrer.
On dit que je suis trop militante. Bon déjà merci aux trois pélerins qui ont eu l’intelligence de me faire la remarque en face (je pense à des camarades
d’amphis qui se reconnaîtront, notamment). Au moins je peux en parler avec eux.
Comment voulez-vous que change quoi que ce soit si personne ne vient me le dire ? Hein ?
Tout d’abord, j’aimerais bien qu’on définisse ensemble ce que c’est d’être militant LGBT.
Etre militant, pour une personne LGBT vivant dans la société dans laquelle nous sommes, pour moi c’est en tout premier lieu (et très simplement) exister.
Notre existence elle-même dérange. Donc nous la revendiquons en permanence. Se tenir la main dans la rue est un acte militant. Parce qu’il y a toujours ce risque -réel- du coup de bâton.
Et que dire des quelques signes discrets qu’on laisse sur nous pour que le potentiel autre «déviant» nous reconnaisse, pour ainsi faire connaissance et, qui
sait, peut-être plus ? N’est-ce pas de revendiquer son homosexualité, messieurs, que de porter vos petits jeans serrés, vos petits tee-shirts, votre grand sac ? Je reconnais la plupart des
gays...à leur tenue vestimentaire, faut l’faire. Et les filles ? N’est-ce pas revendiquer son homosexualité que de décider de porter la mèche ? De refuser, pour certaines, le port de la jupe
?
Donc de ce point de vue, nous sommes tous militants. Même toi là bas.
Au delà de cela, être militant LGBT, j’imagine que pour la plupart des gens, il s’agit d’être militant dans une association, pour les droits des
LGBT.
Il me semble normal de dire que moi aussi, j’aimerai me marier avec la femme que j’aimerai, et que je fais tout pour qu’un jour ça arrive. Et même si je ne
voulais pas, je trouve que c’est la moindre des choses. Il me semble raisonnable d’être pour nos droits et de lutter pour. Il n’y a rien à dire là dessus. C’est comme d’être agriculteur bio et ne
pas être écolo, c’est une question de logique générale.
Maintenant, si vous le voulez bien, parlons du «trop». Trop militante, ça veut dire quoi ?
Que je vous emmerde à parler tout le temps des gays ?
Excusez-moi d’être homosexuelle, d’avoir des exEs, de lire de temps en temps des bouquins qui, une fois n’est pas coutume, parlent de filles entre
elles. Excusez-moi de me préoccuper du sort d’un iranien qui sera pendu juste parce qu’il est...comme moi. Excusez-moi de me scandaliser de la barbarie et de la violation des droits
humains.
Je viendrai vous dire la même chose, les hétéros de la salle, quand vous viendrez me spammer avec les photos de votre bébé toutes les semaines (alors
que c’est tellement difficile pour moi seulement d’adopter), pour me montrer «comment il a grandi», quand vous vous marierez, si ça vous arrive, et que je regarderai de loin la cérémonie, en
tenant la main d’une fille avec qui je ne pourrai pas m’unir. Excusez-moi de naître dans un monde qui est globalement hétérosexuel, et d’essayer de dire autre chose.
Je suis désolée, je parle de ce que je vis. 50% au moins des discussions entre filles (je suis très optimiste sur notre pruderie, là) portent sur le sexe.
Désolée de ne pas être transportée de joie quand je vois un kiki. Si j’étais hétéro, ah oui, je serai moins chiante.
Mais je ne vois pas pourquoi je vais me taire. Ce serait hypocrite, non ?
Un otaku parle tout le temps de manga, à en saoûler ses amis. Et lui ? Ce n’est pas pareil ?
Et puis, je tiens à rappeler que me demander de changer de sujet, ce n’est pas impossible. Mon père le fait : je parle immédiatement d’autre chose. On appelle
ça la franchise. Ce n’est pas très difficile. C’est comme me demander de parler moins vite.
D’autant plus que je suis assez respectueuse des gens pour ne pas entamer les sujets qui fâchent tout le temps.
Peut-être que c’est parce que mon emploi du temps est rempli de réunions, de permanences, de conférences de rédaction, de colloques...
Je voudrai rappeler aux LGBT de la salle que je ne serai pas aussi hyperactive si tous les LGBT étaient militants. On aurait moins de travail par tête. Quand
il n’y a que deux personnes motivées pour un dossier de subventions, hé ben il n’y en a que deux, elles vont se taper une moitié chacun du boulot.
Si je pouvais déléguer, je le ferais, croyez moi. Moi aussi, ça m’énerve, les nuits entières à relire les bilans. Mais on appelle ça prendre ses
responsabilités.
D’autre part, je tiens à signaler à ceux qui me croisent au local qu’ils me voient dans un contexte particulier : le local de mon assoce. Il est ouvert deux
jours par semaine. J’en profite donc pour descendre au secrétariat, parler de vive voix avec le président, relever la distribution de la Magazette, relancer de vive voix des auteurs... Vous
pensez réellement que je suis comme ça les cinq autre jours de la semaine ? Hum.
Au Celsa, j’ai posé une affiche et quelques flyers pour l’anniversaire de l’assoce. Oh god. Terrible.
Les gens ont la fâcheuse habitude de penser par cases. Ils repérent une tendance, ils vous mettent dans la case appropriée, c’est pratique. Mais heureusement,
nous ne sommes pas monomaniaques. Les seuls monomaniaques, c’est les personnages de Molière, qui ne sont QUE médécins, avares, ou amoureux.
Dans la vraie vie, on est plusieurs choses à la fois, et c’est ça qu’est génial : je suis aussi lesbienne que je suis littéraire par exemple. Je peux aussi
vous faire chier avec Platon (héhé, j’essaierai pour voir : j’attends les médisances «elle est trop philosophe) !
Je sais que plein de gens qui me lisent ici savent ce qu’il en est. Je peux passer une soirée à parler code si je veux. Les gens ne sont pas des disques
rayés, il suffit juste de prendre la peine de les découvrir.
En toute logique, je crois que la remarque «trop militante» est en fait irrecevable : pour décider de ce trop, il faudrait avoir une réelle appréciation des
proportions. Et à côté de la foule de choses qu’il y a dans ma tête et sur mon bureau, croyez moi, ce n’est pas trop.